dimanche 10 avril 2016

Il est mort après la guerre (Nagisa Oshima, 1970)

Après avoir assisté au suicide d’un caméraman qui a sauté d’un immeuble, Motoki (Kazuo Goto) pique sa caméra 16mm et s’enfuit en courant. Il rejoint ses amis activistes pour une discussion sans fin de gauchistes révolutionnaires amateurs de cinéma interventionniste qui retranscrit la réalité telle qu’elle est. Motoki se fait sévèrement critiquer par ses camarades qui lui reprochent son individualisme dans sa manière de filmer et de ne pas pratiquer le collectif. Lui parle de la police qui a piqué la caméra pour avoir des preuves, qu’il a du courir derrière les flics. Et effectivement, la première séquence de Il est mort après la guerre montre le jeune homme en train de courir. A vrai dire, il est assez difficile de comprendre ce qu’il s’est vraiment passé.

Tourné entre Le Petit garçon et La Cérémonie, films bien plus classiques et plus poignants, Il est mort après la guerre ressemble dans sa forme, tournage en noir et blanc et 16mm avec une troupe de théâtre) à Journal d’un voleur de Shinjuku. Le cinéma remplace cette fois la littérature mais la quête sexuelle est similaire. Motoki va abandonner les discussions politiques avec ses amis pour passer plus de temps avec Yasuko (Emiko Iwasaki), présentée comme la petite amie du suicidé. En tout cas, Motoki en est persuadé même si la jeune femme lui affirme que son copain est bien là (on le voit à l’image) et que la caméra n’a pas été prise par la police (la pellicule est prête à être visionnée). Mais l’image dit-elle la vérité ?

Justement, ils vont tous regarder ce que contient la petite caméra. Un toit, une rue, un trottoir, un tunnel, des rails et les images du début du film que nous spectateurs sommes en train de regarder. Très vite les critiques fusent en accusant ces images de petite-bourgeoise, de faillite politique, de perte de sens du réel. Ce filmeur se prend-il pour Yoshida, Imamura ou d’autres, se demandent-ils. Ce qui est amusant dans ces critiques est bien entendu que ce sont celles que la Nouvelle Vague essuyait quand elle a été lancée,au Japon comme en France. Les images de ce film contrastent avec celles des manifestations de factions politiques : des gens casqués et masqués avec force drapeaux manifestent devant la police. Sans donner de réponse, Nagisa Oshima questionne la valeur et le poids des images.

La projection sert plus tard à la mise en scène des rapports sexuels entre Yasuko et Motoki. Elle va se déshabiller et laisser les images se refléter sur elle. Ils passeront de plus en plus de temps ensemble, feront l’amour sur un terrain vague, les peaux seront filmées en gros plans dans une image de toute beauté. La scène, toute en douceur alors que l’étreinte est rude, offre aux deux amants une sensualité dans un univers strictement politique, comme une bouffée d’air frais. Lui parle de manière sèche, elle a une voix douce. Il sombre dans une folie douce obsédé par les plans fixes qu’il a vus. Il décide de les retourner et l’enquête les mène dans divers quartiers de Tokyo.

Armés d’un plan de la ville, ils repèrent les lieux où les plans ont pu être filmés. Les repères sont en forme de téton. Cette partie de Il est mort après la guerre s’apparente à un film fantastique, une silhouette semble les suivre, le montage suggère plus qu’il ne montre. Chaque fois Yasuko s’évanouit quand cette silhouette. Enfin, pour résoudre son énigme, Motoki filme à l’identique les plans. Yasuko s’incruste dans chaque plan, refuse de s’en aller tel un personnage en quête d’auteur. Puis, dans la séquence finale, la boucle doit se boucler, l’énigme se résoudre, Motoki recréer le suicide initial et à nouveau prendre la caméra en s’enfuir en courant, dans un ultime geste de mise en abyme.

















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