samedi 26 mars 2016

Les Sièges de l'Alcazar (Luc Moullet, 1989)

Ce film parle d'un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître. Luc Moullet avait alors 20 ans, il était jeune critique aux Cahiers du cinéma, encore jaunes, au beau milieu des années 1950. Les Sièges de l'Alcazar est le récit improbable d'une aventure amoureuse entre un jeune critique aux Cahiers du cinéma et une rédactrice à la revue Positif. Leur lieu de rencontre : le cinéma l'Alcazar tenu par un vieux couple, Dominique Zardi est le projectionniste et Micha Bayard fait office tout à tour de caissière, d'ouvreuse et de vendeuse de confiseries à l'entr'acte.

L'alter-ego cinématographique de Luc Moullet s'appelle Guy (Olivier Maltinti), toujours vêtu pareil avec son Cahiers jaune qui dépasse de la poche de sa veste. Il n'a pas encore la carte verte de critique et doit payer sa place. Il demande toujours une place « première », la moins chère, au premier rang, avec les enfants qu'il dépasse forcément d'au moins une tête. Les sièges ne sont pas neufs, loin de là, Guy les nomme suivant leurs caractéristiques, Titanic est le fauteuil qui fait glisser son spectateur. Guy, comme tout cinéphile, a son fauteuil préféré, surnommé Castor, où il peut étendre ses jambes de grand dadais.

Dès que la lumière s'éteint, il commence à prendre des notes, notamment le générique, et oui, à l'époque l'imdb n'existait pas. Jour après jour, il va venir voir toutes les séances d'Une femme libre de Vittorio Cottafavi, ce réalisateur italien, bien oublié aujourd'hui mais qui fût au centre d'un culte minuscule mais très virulent. Le film montre des extraits du film de Cottafavi, en version française, une sorte de drame amoureux. Gare si lors de la dernière séance, le projectionniste décide, pour se coucher plus tôt, d'enlever une bobine au film, Guy fait intervenir la police.

L'obsession de Guy pour ce cinéaste l'amène à penser qu'il en l'exégète le plus important au monde. Ainsi, quand Jeanne Cavalero (Elisabeth Moreau) entre dans la salle, s'assoit dans un siège confortable et retire ses lunettes pour regarder Une femme libre, le sang de Guy ne fait qu'un tour, il a peur d'elle, il craint qu'elle n'écrive dans Positif avant que son bouquin sur Cottafavi ne sorte. D'autant, comme sa voix intérieure le dit, à Positif, personne n'aime Cottafavi, d'ailleurs Jeanne n'aime pas Cottafavi, dont elle apprend à Guy, non sans mépris, la véritable prononciation.

Loin de la nostalgie de Cinema Paradiso, auquel Luc Moullet semble prendre le contre-pied, Les Sièges de l'Alcazar offre toute une panoplie de détails cocasses sur le cinéma de quartier des années 1950, la partie documentée reprend le système ludique employé dans ses courts-métrages dits documentaires. Luc Moullet, avec son habituel humour pince sans rire, parle de la guéguerre Cahiers Positif, de la cinéphilie vorace, des querelles de chapelles. Jean Abeillé, l'acteur fétiche de Luc Moullet, joue un policier et le cinéaste un percepteur des taxes du CNC.

















Aucun commentaire: