lundi 21 août 2017

Le Tombeur de ces dames (Jerry Lewis, 1961)



Jerry Lewis était un homme de paix. Il avait réussi un exploit extraordinaire exposé devant tous les cinéphiles français en ce mois de Noël 1967. C'était un numéro spécial des Cahiers du cinéma (40 pages lui étaient consacrées) et Jerry Lewis avait accordé un entretien mené par André S. Labarthe et Robert Benayoun qui était à cette époque le rédacteur en chef de Positif. Le temps d'un numéro, la guéguerre entre les deux revues mensuelles de cinéma s'estompait. En effet, toutes deux le défendaient depuis que les films de Jerry Lewis, d'abord avec Dean Martin devant la caméra de Frank Tashlin étaient sortis en France puis en solo et enfin en tant que acteur – scénariste – producteur – réalisateur. Dans ce même numéro des Cahiers du cinéma, il était édité un 45 tours souple avec la voix de Jerry Lewis.

Cette voix. Ce que j'aime par dessus tout dans les films de Jerry Lewis (je parle de ceux qu'il a réalisé entre 1960 (The Bell boy) et 1983 (T'es fou Jerry, Smörgasbord), soit 13 films comme Orson Welles ou Robert Bresson, était cette élocution parfaite quand il jouait avec sa propre voix, sans trop la déformer, quoiqu'il était également parfaitement clair lorsqu'il abusait de sons nasaux, l'un de ses leitmotive comiques les plus évidents. Le public américain s'était très vite lassé des pitreries de Jerry Lewis et l'une des blagues (juives) favorites des « comedians » US, ces acteurs de stand-up ou de sitcom, était de ne jamais comprendre pourquoi les Français aimaient tant rire devant les films de Jerry Lewis. Esquissons une réponse : parce que ses films étaient drôles. Entre autres choses. Ils étaient aussi d'une beauté absolue et d'un formalisme échevelé.

Le décor du Tombeur de ces dames en est l'élément le plus visible de l’œuvre de Jerry Lewis, à égalité avec la transformation dans Dr. Jerry et Mister Love. Pour cette immense maison où Herbert H. Heebert, jeune étudiant espiègle, demeure, Jerry Lewis a fait construire cette maison en grandeur nature, 4 niveaux, 42 pièces qu'il fait découvrir l'une après l'autre au son de la géniale musique de Walter Scharf. La centaine de jeunes filles se lève le matin dans un mouvement chorégraphique tandis que, malgré tout ce tintamarre, Herbert roupille encore. Jerry Lewis n'a pas encore révélé l'immensité de son décor, il le fait quand Herbert daigne enfin sortir de sa chambre pour se rendre dans la salle à manger. Un majestueux mouvement de grue montre cette gigantesque maison de poupée, prodigieuse idée à laquelle Jean-Luc Godard rendra hommage dans Tout va bien dix ans plus tard.

Comme le montre avec ironie la séquence d'ouverture, Herbert H. Heebert se retrouve dans cette pension de jeunes filles suite à un enchaînement d'événements qu'il ne sût pas contrôler. Dans la petite ville de Milton, New Jersey, quand une dame traverse une rue et qu'un monsieur trop poli lui dit bonjour sans qu'elle ne l'ait vu avant, cela crée un effet papillon irréversible, des catastrophes à n'en plus finir. Pareillement, quand Hebert comprend que la jeune étudiante qu'il aimait sur son campus préfère le capitaine de l'équipe de foot (ce sera le sujet de Dr. Jerry et Mister Love), alors le jeune homme croit qu'il n'aime plus les femmes et décide de devenir célibataire pour tout le reste de sa vie. Voilà pourquoi il termine son trajet dans cette pension de jeunes filles de New York. Le sourire de la cuisinière Kathy (Kathleen Freeman, sa partenaire de prédilection) a su le rassurer.

L'autre parti pris formaliste du cinéma de Jerry Lewis à partir du Tombeur de ces dames (Le Dingue du palace était en noir et blanc) est le travail immense et constant mis en œuvre sur la couleur, sur les palettes chromatiques, avec une nette prédilection pour les couleurs chaudes, notamment le rouge, symbole de vie (et dans ce cas de survie) qu'il oppose la plupart du temps au vert vif. Herbert porte souvent un pull rouge et part se réfugier quand il découvre toutes ces demoiselles dans sa chambre en empruntant le tapis rouge (il se démultipliera en cinq). Toutes ces jeunes femmes apportent des touches de couleur variées (nuisettes bleues, chevelure blonde, robes pastel) jusqu'à arriver au blanc et noir intégral quand il pénètre dans la chambre de Mlle Armitage, malgré l'interdiction de Kathy, ultime symbole de la sexualité qui exacerbe sa peur de la féminité

La maladresse du personnage de Jerry Lewis permet de donner de nombreux gags que je ne vais pas décrire ici, certains d'une grande poésie (les papillons qui s'envolent, le rouge à lèvre sur le tableau de Madame Wellemelon), d'autres typique de son burlesque de briseur d'objets (les bibelots sont détruits consciencieusement). Avant qu'il ne développe des scénarios plus amples (à partir de Dr. Jerry et Mister Love jusqu'à Ya ya mon général), Jerry Lewis pratique le minimum de narration à partir d'un personnage achétypal autour duquel il construit son comique. Dans T'es fou Jerry, il abandonne tout, personnage, situation, récit pour se consacrer au gag pur, et certains sont formidables, comme celui au restaurant où la serveuse annonce tous les mets et ses variantes du menu dans une interminable mais hilarante litanie.

Dans son goût du déguisement, du travestissement (dans Le Tombeur de ces dames, il incarne sa mère), de l'incarnation d'un enfant ou d'un vieillard (sept personnages dans Les Tontons farceurs, cinq dans Trois sur un sofa), Jerry Lewis ne se séparait jamais de sa chevalière à son auriculaire droit. Le petit détail qui tue. J'imagine qu'il portait cette bague dans son film inachevé The Day the clown cried dont il ne voulait, parait-il jamais parler, ou dans Arizona dream d'Emir Kusturica. Jerry Lewis a eu droit à sa monographie par Robert Benayoun, franchement absconse, mais il a écrit deux livres épatants : Jerry Lewis in person, autobiographie parue en 1982 et Quand je fais du cinéma (The total film maker) paru en 1971 où il explique sa mise en scène, son cinéma, son style et évoque sa vie à Hollywood. Deux livres aussi précieux que ses films. Jerry Lewis est mort à 91 ans.



























samedi 19 août 2017

J'ai aussi regardé ces films en août

Atomic blonde (David Leitch, 2017)
Il est plutôt pas mal ce film d'espions situé à Berlin quelques jours avant la chute du mur, encore faut-il supporter le jeu d'histrion de James McAvoy qui croit ne pas être sorti de Split. Sous la neige il porte des chandails bien légers et quasi transparents (un peu comme ceux de Brad Pitt dans Fight club. Certes, le récit ne se départ jamais de son enjeu : rechercher une montre qui contient un micro-film avec les noms de tous les agents. Sur cette piste entre Berlin est où les allemands commencent à faire craqueler la RDA et Berlin ouest où les espions français, allemands, soviétiques, américains et britanniques pullulent, Charlize Theron se perd un peu dans les méandres du scénario. Quelques bons éléments à retenir : Charlize Theron ne couche pas avec James McAvoy mais avec Sofia Bouttela. La bande sonore est replie de de tubes des années 1980, Nena, New order, George Michael, Run DMC, Siouxsie and the Banshees et, évidemment, David Bowie. Une séquence dans un cinéma où il est projeté Stalker d'Andreï Tarkovski, on se tabasse derrière l'écran. Et une baston finale, sans musique (ça change des boums boums habituels) et en plan séquence assez bluffante, il faut dire que David Leitch est un ancien cascadeur. Le finale avec John Goodman annonce une suite.

Lola Pater (Nadir Moknèche, 2017)
Avoir un père transexuel, ce douloureux problème. Si l'émission Les Dossiers de l'écran existait encore, un tel sujet aurait pu être abordé après le passage du film. Le fiston de Lola a bien du mal à accepter que son papa ait changé de sexe pour devenir Lola. Lola a décidé de se cacher depuis des années, elle semble habiter dans une forêt. Fanny Ardant joue ainsi cette transexuelle, ce qui fait enrager beaucoup de militants trans, avec une accumulation de maladresses dans les situations et les répliques qu'on se croirait revenu 40 ans en arrière quand Michel Serrault jouait Zaza Napoli dans La Cage aux folles et que lui aussi était confronté à sa paternité. La vraie question est de savoir s'il est possible de faire aujourd'hui un film sur les transexuels sans les plonger dans une réalité strictement hétérosexuelle. Seules quelques scène avec sa belle-sœur apportent un peu de légèreté dans toute cette lourdeur. C'est dommage parce que je trouvais que Nadir Moknèche parlait admirablement de son homosexualité dans Viva Laldjérie, mais là tout sonne faux.

La Planète des singes, suprématie (Matt Reeves, 2017)
Le voilà le bon blockbuster de cet été. Matt Reeves en bon cinéphile, comme son mentor J.J. Abrams, place chaque personnage dans un pan de l'histoire du cinéma. César, que joue Andy Serkis en motion capture, est dans un western classique, en ballade en cheval dans les forêts. On trouve de très beaux plans dans une ambiance crépusculaire, avec un foisonnement d'hommages à Anthony Mann, Clint Eastwood et les John Ford en couleur. Woody Harrelson dans son antre où l'on lit Ape-calypse Now est le maître de guerre, une variation du colonel Kurtz. Quant au chimpanzé avec la voix de Steve Zahn, élément comique du film, il représente le jeune public américain pour qui tout est une blague. Ce que n'est pas vraiment le film de Matt Reeves qui se veut une réflexion sur la politique actuelle. Le film est bien raconté mais le finale plein d'explosions est d'une grande banalité. Les quelques notes aiguës de piano sont là pour tenter d'apporter un peu d'émotion. Je regrette la manière peu convaincante qu'a cinéaste de filmer la perte de paroles des humains.

Belles mais pauvres (Dino Risi, 1957)
Après Pauvres mais beaux, après Pauvres millionnaires, la société de distribution Camélia me ravit cet été encore avec la sortie d'une de ces antiques comédies italiennes de Dino Risi. Antique parce que le cinéaste extrait l'essence de la société de l'époque où c'est d'abord le mariage qui prévaut. Ici, Romolo veut épouser Marisa la sœur de Salvatore et Salvatore veut épouser Anna-Maria la sœur de Romolo, sachant que Romolo et Salvatore sont amis depuis l'enfance et voisins. Dans Belles mais pauvres, les mecs sont des gros machos inconséquents (ah ces scènes de drague par les garçons en maillot de bains qui montent jusqu'au nombril), les nanas veulent que les mecs aillent bosser pour faire bouillir la marmite et enfin quitter les minuscules appartements des parents. Mais les gars ne sont pas allés au lycée et le boulot manque. Vous voyez comme tout a changé depuis 60 ans !

vendredi 18 août 2017

Lumières d'été (Jean-Gabriel Périot, 2017)

Ces lumières d'été du premier long-métrage de fiction de Jean-Gabriel Périot, ce sont celles qui illuminèrent Hiroshima lors de l'explosion de la bombe atomique. C'est une fiction mais Lumières d'été commence comme un documentaire, un jeune cinéaste japonais Akihiro (Hiroto Ogi), son cadreur (je crois avoir reconnu Nicolas Brevière le producteur du film) et une preneuse de son se préparent à écouter une vieille dame, Madame Takeda, elle avait 14 ans quand la bombe est tombée.

Akihiro lui pose quelques questions, dans sa petite robe mauve elle commence à raconter ce qu'elle a vécu, ce qu'elle a vu. Elle parle de la chaleur, des débris, des corps éventrés. Elle évoque la difficile recherche de sa sœur Michiko, infirmière, dans Hiroshima dévasté. Puis elle parle de la maladie de la bombe qui faisait tomber les cheveux, rendait la peau violette. Elle est survivante et sa sœur est morte quelques jours plus tard. Elle n'arrive pas à oublier.

Le générique à la fois en français et japonais arrive après ce témoignage de 20 minutes. Il servira à un documentaire pour la télé française, dit le jeune cinéaste. Il s'est « exilé » en France depuis 20 ans, il parle d'ailleurs français et doit se rendre à la production pour peaufiner le projet, il s'assoit sur un banc dans un parc, passe un coup de téléphone (en français) quand une jeune femme (Akane Tatsukawa) commence à parler avec lui (en japonais).

Cette femme porte le yukata, la tenue traditionnelle. Elle s'excuse pour son fort accent d'Hiroshima, et avec un grand sourire suggère au cinéaste d'aller manger un okonomiyaki, cette fameuse omelette spécialité du sud du Japon. Ils partent tous les deux dans les rues de la ville à la recherche d'un bon restaurant. « Là où il y a le plus de clients, c'est mieux ». Un vieux restaurateur leur prépare de quoi déjeuner et le duo continue de papoter.

Jean-Gabriel Périot a une passion cinématographique pour Hiroshima, il en a fait un superbe court-métrage, 200000 fantômes (visible assez facilement sur Internet, étonnement on ne voit pas ce dôme dans Lumières d'été) et ce trajet entre le cinéaste barbu et la femme aux manières d'antan (ce qui laisse assez vite deviner qui elle est et quelle est sa nature) est ponctué de dialogues largement explicatifs sur la ville, elle est un guide touristique d'une époque fantomatique, détruite et enfouie.

Elle se change pour une jupe et une chemise plus frivoles et elle l'embarque dans un train, direction la mer, en l'occurrence la baie verdoyante où un papi (Keiji Izumi) et son petit-fils (Yuzu Hori) pèchent à la ligne. Cette troisième partie pour autant qu'elle soit agréable n'en finit pas de chercher à fabriquer des souvenirs (une fête au village, une chanson, un repas). Là, on apprend enfin que cette femme est Michiko.

Bref, en comparaison au formidable travail de documentation que Jean-Gabriel Périot avait mis en œuvre pour son premier long-métrage Une jeunesse allemande, Lumières d'été donne l'impression de naviguer à vue. On sent bien qu'il veut nous dire des choses avec le personnage du jeune cinéaste, sur l'oubli, sur la fuite (il confesse qu'il n'est pas marié ce qui choque un peu Michiko) mais ce flou narratif est franchement décevant. Vivement son troisième film.

jeudi 17 août 2017

Hawaii (Marco Berger, 2013)

Troisième volet de sa trilogie du duo amoureux après Plan B et Absent (même si je ne suis pas certain que Marco Berger ait envisagé ses trois films ainsi), Hawaii ne se situe pas dans l'état insulaire américain mais dans la campagne argentine. Adieu la ville et bonjour une vieille maison entourée d'un large jardin. C'est l'été (donc dans l’hémisphère sud ils sont en plein mois de février), la piscine est prête pour rafraîchir Eugenio (Manuel Vignau, celui qui imaginait le plan B).

Binoclard brun, Eugenio est tout seul chez lui. Ecrivain en herbe, il prend sa douche puis son petit-déjeuner et commence à écrire sur son ordinateur. Il est tranquille et concentré avec son petit air sérieux et son regard dans le vide. En parallèle à la présentation sommaire mais suffisante d'Eugenio, Hawaii décrit le parcours de Martin dans cette ville. Blond, légèrement plus juvénile, Martin cherchait à retrouver une amie d'enfance, qui depuis a déménagé.

Il squatte pauvrement dans une maison en ruine, abandonnée et où la nature à repris ses droits. Martin sonne de maison en maison, propose ses services pour faire quelques travaux en échange d'un sandwich. Le soir, il rentre dans sa ruine, la journée il se lave rudimentairement à un robinet et va un jour frapper au portail de la propriété d'Eugenio. Assez vite, avec un large sourire, Martin se rend compte qu'ils se connaissaient quand ils étaient enfants.

Eugenio, qui lui rend son sourire, veut bien embaucher Martin, il y a des choses à faire : ranger des tuiles, nettoyer la piscine, réparer les gouttières. L'un écrit dans le jardin, l'autre sue à grosses gouttes, mais chacun se retrouve dans la semi nudité (ben ouais, c'est l'été). Ils déjeunent ensemble, Eugenio prépare un maté à Martin, ils ne se disent que des choses bien banales, ils n'ont pour l'instant que des rapports d'employeur à employé, mais des rapports décontractés.

Martin demande à prendre une douche et le soir, après le travail, Eugenio le ramène en voiture. Martin prétend habiter chez une de ses tantes. On ne saura jamais vraiment si ce qu'il raconte sur sa venue dans ce village, sur son passé, sur la maison familiale où il ne peut pas habiter, est vrai. Marco Berger entretient le mystère, il procède tout autant avec Eugenio dont on ne connaîtra que des bribes de son passé. Le film est entièrement tourné vers le présent.

Un soir, Martin avoue enfin qu'il vit dans cette ruine et Eugenio l'installe dans l'atelier. Il dormira dans un petit lit. Les moments de pause entre chaque travail deviendront plus longs. Ils commencent à discuter, à se baigner dans la piscine ou dans la rivière. Des souvenirs communs jaillissent, Martin se souvient de diapos que les parents d'Eugenio avaient faites lors d'un voyage à Hawaii, et surtout celle de deux ananas au milieu d'une plantation.

Evidemment, le spectateur aguerri, surtout s'il a vu les deux autres films de Marco Berger, sait que ces deux hommes sont pris dans les ravissements du désir. Ce qui est beau dans Hawaii est la manière douce de mettre en scène la montée irrésistible de cette tension sexuelle. Au fur et à mesure de leur intimité, les gestes se délient, les visages se rapprochent, la sensualité de leur corps s'épanouit dans un lent et sobre crescendo, sans coup de théâtre ni déchirement brutal ni dialogue et musique superflus. Un joli conte d'été.